Le boycottage du pain cachère datant de janvier 1925 représenta une lutte publique au sein de la communauté juive de Montréal qui fit la manchette des principaux journaux du Québec et de l’Ontario. Le boycottage est survenu à la suite de la « guerre de la viande cachère », qui a fait surgir les tensions religieuses et entre les différentes classes sociales au sein de la communauté juive. La semaine mouvementée commença le 19 janvier, lorsque des femmes juives de Montréal appartenant à la classe ouvrière ont appelé un rassemblement au Prince Arthur Hall afin de discuter de l’augmentation projetée de trois cent dans le prix du pain. Comme le pain était un aliment de base dans les habitudes gastronomiques de la classe ouvrière, un contrat tacite fut noué entre les boulangeries juives et leurs clients, surtout des ménagères: les syndicats des boulangeries s’efforceraient de maintenir le prix des pains au plus bas ; en retour, la communauté leur serait fidèle. À la fin de l’année 1924, les propriétaires affirmèrent que l’augmentation des prix était inévitable, car le prix de la farine avait doublé au cours de l’année – une conséquence de la récession économique à Montréal.
Les membres de la Hebrew Consumers’ League – leur groupe se nommait ainsi –, mécontents, incitèrent leurs épouses à protester contre ces prix exorbitants en achetant du pain de boulangers non-juifs ou en le faisant cuire elles-mêmes. Leurs manifestations ne se sont pas arrêtées au boycott et aux piquets : une femme piqueteuse fut même arrêtée pour assaut, sans toutefois être accusée. Rachel Gold attaqua Louis Tichtin, qui venait tout juste d’acheter du pain à la Richstone’s Bakery, prétendument en le griffant au visage et en lui tirant les cheveux. Les journaux signalèrent cet incident et commentèrent le désaccord général entre hommes et femmes dans la communauté juive en publiant des anecdotes frappantes, dans lesquelles des femmes brandissant des pains sur la tête des briseurs de grêve.
Comme le syndicat local sympathisait avec les deux partis à la fois, la crise fut résolue de manière informelle. Toutefois, à la suite d’une rencontre du soir dans les bureaux de l’Arbeiter Ring, les travailleurs et les livreurs des six boulangeries juives votèrent en faveur d’un arrêt de travail dès le 24 janvier, ce qui engendra un arrêt de production dans l’industrie du pain juif à Montréal. S’ajoutant au jour de piquetage précédent, trois jours d’interruption de travail ont alors suffi pour que les propriétaires des boulangeries cherchent une manière d’arbitrer avec la Hebrew Consumers’ League. On forma alors un regroupement de propriétaires, de protestants et de négociateurs indépendants, ce qui amena les boulangeries à réouvrir leurs portes. D’un commun accord, il fut entendu que dorénavant, les propriétaires allaient vendre le pain à 11 sous l’unité, jusqu’à l’épuisement des réserves de farine ; par la suite, le prix augmenterait à 12 sous l’unité, de manière à rencontrer l’objectif initial des propriétaires. Bien que le résultat représentait une défaite pour la Hebrew Consumers’ League, les femmes se sont alors empressées d’accéder à la table des négociations et elles ont obtenu un rôle consultatif dans la fixation des prix pour les denrées essentielles.
Par Sarah Woolf, traduit par Chantal Ringuet.
Sources
Lerner, Eve. Making and Breaking Bread in Jewish Montreal, 1920-1940. Montreal: M.A. Thesis, Concordia University, 2002.
Rome, David, et le Congrès juif canadien. On Our Forerunners - at Work. Canadian Jewish Archives. New Series, no. 9; no. 10. Montreal: National Archives, Canadian Jewish Congress, 1978.
The Montreal Star. "Jewish Housewives Buy Christian Bread to Spite Own Dealers." News. The Montreal Star. Monday, 26 January 1925: p. 3.
*Une generosite d’Eva Lerner.

