En 1901, l’étudiant Jacob Pinsler gagna tous les honneurs et il arriva en tête de sa classe lors de sa graduation à l’école élémentaire Dufferin. Toutefois, une bourse lui fut refusée sous prétexte que son père n’était pas un propriétaire foncier qui contribuait par ses taxes au budget de la Commission scolaire protestante. Le cas de l’étudiant Pinsler déclencha une forte controverse et lança une campagne de 35 ans pour mettre fin à l’injustice légale qui empêchait les enfants juifs d’être pleinement reconnus dans les écoles protestantes. De plus, l’affaire en question fut la source de débats concernant la nécessité de créer des écoles juives indépendantes.
Au tournant du vingtième siècle, le système scolaire public du Québec, rendu obligatoire par l’Acte de l’Amérique du Nord britannique, article 92, reconnaissait exclusivement les Catholiques et les Protestants. On n’y rencontrait aucune mesure particulière destinée à faciliter l’intégration des étudiants juifs. Depuis la controverse à propos de la Hebrew Free School durant les années 1890, les enfants juifs avaient été relégués aux écoles protestantes. Une forte hausse de l’immigration et la croissance des clientèles scolaires juives, sans compensation budgétaire dans le système scolaire protestant, avait donné lieu à une certaine résistance dans les milieux protestants : on craignait alors d’avoir à subventionner l’éducation des « nouveaux venus ». Si les Commissions scolaires protestantes consentaient à accorder certains droits aux étudiants juifs, elles craignaient cependant que l’afflux de Juifs dans les écoles affaiblisse le caractère protestant des institutions scolaires. Considérés comme des « invités » au sein du système protestant, les Juifs n’étaient pas admissibles à des prix ou à des bourses d’étude.
Comme son père était un locataire et non un contribuable, Jacob Pinsler n’était pas en mesure de recevoir un soutien financier. Cette situation cristallisait les nombreuses injustices que les membres de la communauté juive vivaient dans le système des écoles protestantes. La famille Pinsler entreprit donc des poursuites contre la Commission des écoles protestantes ; elle demanda à la cour d’obliger le conseil d’administration à accorder la bourse d’étude à Jacob.
Malgré les efforts que déploya l’avocat juif de Montréal Samuel W. Jacobs (en 1903, ce dernier amena le cas Pinsler en cour de justice), le juge se prononça en faveur de la Commission scolaire protestante sous prétexte que le système scolaire du Québec était « confessionnel » et non « public ». Afin de protester contre ce verdict, un rassemblement de masse fut organisé à l’Institut Baron de Hirsch ; il s’agissait alors d’un événement sans précédent, tant les différentes composantes de la communauté juive y étaient représentées. Fort de l’appui de la communauté qui désirait contester la loi québécoise de l’Instruction publique, l’avocat Maxwell Goldstein rencontra des membres de la commission protestante qui semblaient ouverts à certains changements administratifs. Ces discussions incitèrent le gouvernement du Québec à faire passer l’Acte de 1903, qui ouvrit les portes du système protestant aux Juifs tout en réaffirmant les principes de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique de 1867.
Bien que la loi de 1903 reconnut les Juifs comme des protestants aux fins de l’éducation publique et qu’elle obligea les propriétaires fonciers à payer leurs taxes à la Commission scolaire protestante, les étudiants et les parents juifs n’obtinrent aucun droit supplémentaire. Les Juifs ne pouvaient toujours pas être élus pour siéger à la Commission scolaire protestante et peu d’enseignants juifs furent engagés dans les écoles. Dans plusieurs institutions, les étudiants juifs étaient dans l’obligation de recevoir l’enseignement religieux protestant, tandis qu’on ne leur reconnaissait pas le droit de s’absenter pendant les fêtes religieuses juives. Ces enjeux refirent surface durant les années 1920, période où les débats reprirent autour de la «question des écoles juives».
Par Marian Pinsky, traduit par Chantal Ringuet
Sources
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King, Joe, and Johanne Schumann. From the Ghetto to the Main: the Story of the Jews of Montreal. Montreal: Montreal Jewish Publication Society, 2001.
MacLeod, Roderick, and Mary Anne Poutanen. "'Honorary Protestants': Jewish Pupils and the Protestant Boards." A Meeting of the People: School Boards and Protestant Communities in Quebec, 1801-1998. Montreal: McGill-Queen's University Press, 2004. 195-222.
Rosenberg, Michael. Ethnicity, Community, and the State; the Organizational Structures, Practices and Strategies of the Montreal Jewish Community's Day School System and its Relations with the Quebec State. PhD Dissertation. Ottawa: Carlton University, 1995.
Shuchat, Wilfred. The Gate of Heaven: the Story of Congregation Shaar Hashomayim of Montreal, 1846-1996. Montreal: McGill-Queen's University Press, 2000.
Tulchinsky, Gerald. "The Third Solitude: A.M. Klein’s Jewish Montreal, 1910-1950." Journal of Canadian Studies 19.2 (1984): 96-113.
*Les images proviennent des archives et du musee de la Congregation Shaar Hashomayim et des Archives de la Bibliothèque publique juive.
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