Le smoked meat - Hyman Rees' British American Delicatessen Store

1907 - 1914

L’une des controverses les plus originales dans la communauté juive de Montréal fut ce que l’on appelle « le débat du smoked meat ». Pour plusieurs, le smoked meat (de la poitrine de bœuf rehaussée d’épices et fumée selon des méthodes d’Europe de l’Est) de Montréal est emblématique, avec les bagels et la poutine, de la gastronomie de la ville. De nombreux delicatessens ont prétendu avoir été les premiers à apporter le meilleur sandwich de viande fumée à Montréal ; pour cette raison, la question fit l’objet d’un véritable débat sur la Main. Eiran Harris, l’archiviste émérite de la Bibliothèque publique juive de Montréal, est bien placé pour tirer des conclusions à propos de ce débat qui a duré pendant quelques décennies.

Par exemple, le delicatessen Ben’s, qui a ouvert en 1911-1912, a déjà revendiqué qu’il était le premier à avoir introduit le sandwich de viande fumée à Montréal. Ben et Fanny Kravitz, un couple qui offrait un service de restauration rapide à des ouvriers de l’industrie du vêtement dans leur fruiterie située à l’angle des rues Saint-Laurent et Duluth, ont un jour décidé d’intégrer à leur menu des sandwichs de viande fumée réalisées selon des techniques de la Lituanie. En 1925, l’institution a été renommée B. Kravitz Delicatessen (elle est aussi connue sous le nom de Bens de Luxe Delicatessen Sandwich Shop) avant de déménager sur la rue Burnside (aujourd’hui la rue de Maisonneuve), où elle est demeurée jusqu’à sa fermeture en 2006 (celle-ci fit suite à un conflit de travail).

Mais le répertoire d’adresses de Lovell et des publicités dans les journaux révèlent que le British-American Delicatessen Store de Hyman Rees, situé sur le boulevard Saint-Laurent près de la rue Ontario, offrait des sandwichs de viande fumée dès 1908, c’est-à-dire quelques années avant l’ouverture du Fanny’s Fruit and Candy Store. Si Rees’ fut le premier restaurant delicatessen qui offrit des sandwichs de viande fumée, il faut cependant rappeler que de nombreux bouchers préparaient de la viande fumée dès les années 1890. Aaron Sanft, un boucher situé sur la rue Craig (aujourd’hui la rue Saint-Antoine) fut possiblement le premier d’entre eux. En utilisant une recette roumaine, il a fait la promotion de son sandwich à la viande fumée de l’American Sausage Factory dans un calendrier juif datant de 1894.

Un autre concurrent dans la renommée du sandwich à la viande fumée à Montréal est le Montreal Hebrew Delicatessen, mieux connu sous le nom de Schwartz’s. Fondé en 1927 sur le boulevard Saint-Laurent, près de la rue Napoléon, le restaurant utilisait des techniques de fumage roumaines. Son premier propriétaire, Reuben Schwartz, a été forcé de vendre son entreprise en 1932 en raison de ses dépenses liées aux jeux de hasard et aux femmes. Le propriétaire suivant, un musicien nommé Maurice Zbriger, hésitait à voir son nom affilié à celui d’un « restaurant piétonnier » ; pour cette raison, il engagea Schwartz à titre de gérant du magasin. Après la fermeture de Bens, plusieurs ont déclaré que Schwartz’s était le roi des delis à Montréal. Cet avis n’était nullement partagé de ses concurrents, à savoir le Main Deli (situé de l’autre côté de la rue), ainsi que Lester’s, Dunn’s et le Snowdon Deli. L’histoire de Schwartz’s a été racontée dans les films Chez Schwartz’s, de Gary Beitel, et Schwartz’s: The Musical, de Bowser & Blue’s.

D’après Eiran Harris, au moment où les sandwichs de viande fumée ont acquis une réputation internationale dans le monde de la gastronomie, les delicatessens juifs ont connu une forte croissance : au tournant du siècle dernier, on en comptait seulement quatre à Montréal; en 1932, ce nombre s’élevait à quarante-cinq.

Plusieurs delis moins connus préparaient leur propre viande fumée : c’est le cas de Etinson’s, Rogatco’s, Chenoy’s, Hebrew National, Putter’s, Shagass’s, Levitt’s et la Montreal’s Palestine Salami Factory. De nos jours, il reste peu de restaurants delicatessens de style juif à Montréal, et aucun de ceux qui existent ne sont sous supervision rabbinique. En tant que lieux touristiques populaires, ces lieux de restauration rapide ont donné lieu à plusieurs rencontres célèbres, dont un conflit entre Ben Kravitz et le roi du jeu de hasard Harry Ship durant les années 1940. Dans ce cas, les menaces de violence ont cessé lorsque Ben a rappelé à Ship que ses patrons clandestins étaient de vrais mordus de son sandwich à la viande fumée.

Par Marian Pinsky, traduit par Chantal Ringuet.


Sources

Brownstein, Bill. Schwartz’s Hebrew Delicatessen: The Story. Montreal: Vehicule Press, 2006.

Asher, Stanley. Review of Schwartz’s Hebrew Delicatessen: The Story. By Bill Brownstein. Canadian Jewish Studies. 2010. Online.

Chez Schwartz - A Year in the Life of Schwartz's Deli. Dir. Gary Beitel. Les Productions De Boulevard, 2006. Film.

Gordon, Judy. Four Hundred Brothers and Sisters: Two Jewish Orphanages in Montreal, Quebec, 1909-1942. Toronto: Lugus, 2002.

King, Joe. From the Ghetto to the Main: the Story of the Jews of Montreal. Montreal: Montreal Jewish Publication Society, 2001.

"Moishes." Moishes. 2010. Online.

Rabinovitch, Lara. "Montreal-Style Smoked Meat: An Interview with Eiran Harris Conducted by Lara Rabinovitch, with the Cooperation of the Jewish Public Library Archives of Montreal." Cuizine: The Journal of Canadian Food Cultures 1, No. 2 (2009). Online.

Weintraub, William. City Unique: Montreal Days and Nights in the 1940s and '50s. Toronto: Robin Brass Studios, 2004.

*The images are courtesy of JPL-A, Bens Delicatessen Collection in Honour of its Founders, McCord Museum, Schwartz's Deli, Jennifer Wieskopf, David Nuff, and CJCCCNA.

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1629 St-Laurent, Montréal

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